Une jeunesse “post-it” ?

Génération TPMP, Instagram, dépolitisée et surconnectée, voir bientôt post-humanisée et greffée de produits Apple. Un scénario à la Black Mirror, mais surtout des clichés qui apostrophent un ensemble de la population qui, ne l’oublions pas, est plurielle : les jeunesses. Mais heureusement il y a le CRÉDOC qui a mené une grosse enquête entre décembre 2015 et janvier 2016 auprès de 4000 personnes âgées de 18 à 30 ans. Un échantillon de la jeunesse passé au scan avec focus sur son engagement. On débriefe.

Mardi, au septième étage du Ministère de la ville, de la jeunesse et des sports, il est 9 h. Joachim Timoteo, chef de la mission Observation / évaluation à l’INJEP, qui a soutenu l’étude, introduit : “L’engagement désormais prend des formes nouvelles, il s’inscrit dans des cadres plus alternatifs.” Empruntant les mots du sociologue Jacques Ion, il qualifie l’engagement actuel des jeunes de “post-it”, court, passager, et libre, évitant toute affiliation à un groupe d’appartenance, et non plus “timbre”, inscrit dans le temps et dans l’appartenance à un groupe idéologique ou politique.

Vient le tour du thermomètre jeunesse. Comment se sentent-ils ? Biens mais aussi inquiets, avec 21% pour le premier et 15% pour l’autre, les réponses des jeunes à la question, “quel mot décrit le mieux votre état d’esprit actuel ?”, reflètent un sentiment binaire. Autre bilan davantage heureux, plus de la moitié des jeunes (62%) estiment que leur vie actuelle correspond à leurs attentes. Une majorité de satisfaits donc. Mais également des individus plus enclins à se sentir dans l’insécurité depuis les attentats du 13 novembre 2015 : 58%. Autre élément notable, depuis ces événements un jeune sur deux a exprimé le sentiment d’une plus grande solidarité et 19% ont mentionné le fait de s’être engagés pour une cause ou envisagent de le faire.

Les premiers motifs d’engagement
En matière d’engagement, l’enquête enregistre une hausse de 9 points depuis l’année dernière : de 26% à 35%. Une augmentation à relativiser car l’échantillon interrogé entre 2015 et 2016 est passé de 400 à 4000 jeunes.
De quel engagement parle-t-on ? La définition de l’engagement établie par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CRÉDOC) semble très large. Il s’agit de donner bénévolement de son temps en consacrant quelques heures à une association ou autre organisation au moins ponctuellement dans l’année. Entrent donc en ligne de compte : la participation électorale, l’adhésion à des partis politiques ou organisations syndicales, engagement associatif, bénévolat, missions de service civique, participation à une grève, une manifestation, signature de pétitions, expression d’opinions sur les réseaux sociaux, etc. Donc retweeter un gazouillement de Philippe Poutou, c’est aussi s’engager. Dans quels domaines s’engagent majoritairement les jeunes ? Dans le sport beaucoup, le patrimoine très peu. Un tiers, 28% des jeunes interrogés, sont déjà bénévoles dans une structure sportive et 15% envisagent de le faire. Le sport est force de cohésion dans ce panel.

L’engagé modèle ? Vous êtes un jeune homme diplômé, votre maman est cadre supérieure et vous vivez dans un milieu rural ? Pas besoin de tergiverser, en cumulant ces casquettes, vous recevez directement le golden ticket pour pénétrer dans les rouages de l’engagement. Parmi les jeunes qui donnent de leur temps bénévolement chaque semaine, 18% vivent dans un milieu rural, idem que ceux ayant une mère CSP+, 17% sont étudiants et la même proportion sont des hommes. Les jeunes sans emploi et/ou peu diplômés semblent avoir des taux de participation beaucoup plus faibles : 8%. D’autre part, les jeunes hommes sont plus engagés dans des activités bénévoles (17%), que les jeunes femmes (11%).

Internet, zone d’expression politique
Des jeunes en retrait de la scène politique ? 12% d’entre eux ne sont pas inscrits sur les listes électorales ; 11% des moins de 30 ans ne votent pas, contre 6% des 30 ans et plus. Le taux d’adhésion à un syndicat ou un parti politique est deux à trois fois moins élevé chez les jeunes par rapport à leurs aînés. En matière d’information et d’expression sur des sujets de société, les jeunes semblent jeter leur dévolu sur la sacro-sainte planète web : 66% d’entre eux déclarent utiliser Internet pour s’informer des opinions des autres, 35% déclarent avoir rendu publique leurs opinions et 36% assurent avoir signé une pétition ou participé à une consultation en ligne. Prudence est de mise à ce sujet : les algorithmes des sites et des moteurs de recherche orchestrent une sorte de prison dorée de l’opinion selon le chercheur Eli Pariser (*). Comme Facebook qui favoriserait, en fonction de chaque utilisateur, des contenus davantage susceptibles de correspondre à ses centres d’intérêt et ses opinions politiques.

CAPTURE SONORE : lors de la présentation du baromètre, Nelly Guisse, cheffe du projet CREDOC, nous a accordé quelques mots.

Plutôt qu’un portrait, une esquisse de la jeunesse ?
À la lecture attentive de cette étude du CREDOC, on est fasciné par le regain d’intérêt des jeunes pour l’engagement sous toutes ses formes, logiquement orientées par les événements des derniers mois en France et dans le monde. Deux questions restent  en suspens : aux noms de quelles valeurs et à quelle échelle les jeunes français s’engagent-ils ? S’encarter dans un parti d’extrême droite ou adhérer dans un club de beach volley n’est pas tout à fait comparable. C’est là où l’étude semble s’arrêter.

 

(*) « The Filter Bubble », Eli Pariser, Penguin Books, 2011

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